Albrecht Von Graefe, la carrière fulgurante d’un prince de l’ophtalmologie

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Opérateur hors pair et pionnier de la chirurgie du glaucome, Albrecht von Graefe révolutionna l’ophtalmologie allemande du milieu du XIXe siècle, et fit de Berlin l’une des capitales mondiales de la discipline, avant d’être emporté par une maladie pulmonaire à 42 ans seulement. Aujourd’hui encore, sa ville natale lui rend hommage à travers de nombreux souvenirs et plusieurs monuments.

À quelques pas de l’entrée de la Charité, le grand hôpital universitaire du centre de Berlin, un somptueux monument, miraculeusement épargné par les bombardements et les combats de la dernière guerre, évoque un triptyque de cathédrale.

Constitué d’une sculpture en bronze plus grande que nature, protégée par une arcade sculptée et encadrée par deux panneaux allégoriques, il rend hommage au génie d’Albrecht von Graefe.

Ce dernier, représenté en pied, tient un ophtal­ moscope, l’invention de son compatriote Hermann Helmholtz qui, à partir de 1850, révolutionna les diagnostics des ophtalmologistes en leur permettant en n d’observer le fond de l’œil.

Les deux panneaux latéraux du monument abritent des bas­reliefs en céramique peinte, représentant d’un côté des malades aveuglés, avançant à tâtons vers le maître puis, de l’autre, des patients guéris retrouvant le bonheur de la lumière et de la vue.

Deux strophes du Guillaume Tell de Schiller sont gravées sous ces bas-reliefs: «La lumière de l’œil est un noble don du ciel/ toutes les créatures vivent de la lumière/ Les êtres vivants, même les plantes, se tournent avec joie vers la lumière».

Ce sont les nombreux élèves de Graefe, dont plusieurs devinrent à leur tour d’éminents professeurs, qui prirent l’initiative de la construction du monument, confiée à l’architecte Martin Gropius, le plus célèbre architecte néo­classique berlinois de son époque. Le sculpteur Rudolf Siemering, auteur, entre autres, des bronzes du monument à la victoire de Leipzig de 1813 et du monument à Washington de Philadelphie, réalisa la statue. Après plusieurs années de préparation, l’œuvre fut dévoilée en 1882, le jour où Graefe aurait fêté ses 54 ans. Un petit musée fut par ailleurs créé par ses élèves, réunissant notamment ses instruments et ses manuscrits. Il fait partie aujourd’hui des collections du musée d’histoire de la Charité, et une vitrine en présente les objets les plus marquants. Graefe « possède » un autre monument, plus récent, dans un autre quartier de Berlin, et a donné son nom, de même d’ailleurs qu’Helmholtz, à une rue et à un lycée.

La reconnaissance, voire le culte, dont jouit Graefe au lendemain de sa mort, est à l’image de sa célébrité durant sa vie. Fils d’un chirurgien ophtalmologiste militaire, il naît à Berlin le 22 mai 1828, et choisit lui aussi cette spécialité «non parce que l’œil est l’organe le plus noble, mais parce qu’il permet, par sa clarté, de trouver les meilleures réponses à bien des questions de pathologie et de thérapeutique», écrit­ il à la n de ses études. Comme tous les étudiants allemands, il complète sa formation par un voyage académique qui l’amènera notamment à Londres et à Vienne, les deux villes alors les plus avancées dans le domaine de l’ophtalmologie.

De retour à Berlin, Graefe n’a que 23 ans lorsqu’il y ouvre en 1851 sa première clinique privée. Rapidement célèbre pour ses opérations de la cataracte, il développera aussi de nouvelles méthodes d’extraction et de nouveaux instruments. Mais Graefe va surtout, grâce notamment à l’ophtalmoscope, mettre en avant le rôle de la PIO dans le glaucome, et faire progresser la connaissance des différentes formes de cette affection et de leurs complications. En 1857, il sera le premier à réaliser une iridectomie pour soigner un patient atteint de glaucome aigu, exploit qui lui assurera une renommée mondiale. C’est aussi avant l’âge de trente qu’il fonde la société allemande d’ophtalmologie et la première grande revue germanophone d’ophtalmologie, avant d’être nommé professeur à Heidelberg puis à Berlin. Il y prendra alors la direction du service d’ophtalmologie de la Charité, de 1868 à sa mort.

D’une énergie incomparable, Graefe a rendu la vue à des milliers de patients, accourus de toute l’Europe pour le consulter, dans sa clinique comme à l’hôpital. En 1860, il opère une jeune princesse danoise, et l’épousera deux ans plus tard. Lorsqu’il ressent les premiers signes de la maladie qui va l’emporter, il décide de pratiquer encore plus d’opérations, car il est conscient qu’il lui sera bientôt impossible de poursuivre son art. Souffrant pendant plusieurs années d’une pleurésie, il consomme d’importantes quantités de morphine pour supporter ses douleurs, tout en continuant à travailler d’arrache­pied. Il s’éteint chez lui, le 20 juillet 1870. Au-delà de son œuvre médicale et scienti que, il a contribué à réformer et rationaliser non seulement l’ophtalmologie, mais aussi l’organisation de la médecine à Berlin et en Prusse.

Denis Durand de Bousingen