Charles-Joseph Carron du Villards, ophtalmologiste, voyageur et aventurier

carte histoire

Né à Annecy en 1799 et mort à Rio de Janeiro, au Brésil, en 1860, Charles-Joseph Carron du Villards est un personnage attachant, par sa vie comme par ses écrits. Ophtalmologiste passionné, il fut aussi un grand voyageur qui exerça son art à travers plusieurs continents.

Fils d’un chirurgien de l’armée piémontaise, Carron du Villards naît donc citoyen du Royaume de Piémont-Sardaigne, puisque la Savoie ne sera rattachée à la France

qu’en 1860. Il effectue ses études de médecine à Pavie, qui dispose alors, avec Padoue et Naples, de l’une des trois chaires d’ophtalmologie de la péninsule italienne: ailleurs, comme en France à la même époque, l’ophtalmologie n’est encore qu’une branche secondaire de la chirurgie.

Elève d’Antonio Scarpa (1752-1832), un des plus grands ophtalmologistes italiens de son époque, il se présentera souvent comme son héritier spirituel, en restant fidèle à ses techniques opératoires, notamment l’abaissement de la cataracte, à une époque où de plus en plus de médecins privilégient plutôt l’extraction. Mais, surtout, il découvrira, au contact de son maître, que l’ophtalmologie doit être considérée comme une discipline à part entière, dans son exercice comme dans son enseignement.

Carron du Villards est reçu docteur en 1819, à peine âgé de 20 ans. Jusqu’en 1828, il exerce l’ophtalmologie à Annecy, mais il est aussi «attaché aux prisons et au service du Roi de Sardaigne Charles Félix», ainsi qu’à une manufacture de 2000 ouvriers. Il s’installe ensuite à Paris, s’y fait naturaliser français en 1832 et y ouvre un dispensaire trois ans plus tard. Il voyage en Europe, souvent pour le compte des autorités des pays visités, qui le chargent d’y soigner des malades qui n’ont pas la possibilité, en temps normal, d’y trouver des médecins compétents, mais aussi de décrire l’état de l’ophtalmologie dans les régions qu’il parcourt. Il va ainsi se rendre en Norvège et en Grèce, mais aussi en Algérie, à la demande de la France, et au Grand-Duché de Luxembourg.

UN VOYAGE AU LUXEMBOURG

Le rapport qu’il a publié sur le Luxembourg constitue un document d’autant plus intéressant que ce pays, aujourd’hui le plus riche de l’Union européenne, est alors présenté comme une contrée particulièrement misérable et arriérée, dans laquelle aucun ophtalmologiste digne de ce nom ne s’est jamais aventuré. Les malades y sont laissés, au mieux, aux soins de médecins non formés à l’ophtalmologie, et au pire à la merci d’innombrables charlatans et rebouteux. Outre l’absence de «toute personne s’occupant spécialement de maladies des yeux », la situation est aggravée par «la prédominance de l’affection scrofuleuse, l’inobservation des règlements sur la propagation de la vaccine » et, comme dans toute l’Europe à cette époque, «l’introduction dans les campagnes de l’ophtalmie purulente des armées, dite ophtalmie militaire», identifiée bien plus tard comme le trachome.
Il va opérer 1483 malades en trois mois, dont plus de 800 pauvres qui lui sont désignés par les autorités, et qu’il traite gratuitement, dans un hôtel de Luxembourg. A l’époque, de nombreux ophtalmologistes voyagent à travers l’Europe pour opérer des patients: leur arrivée est signalée quelques jours auparavant aux habitants des villes traversées, ou bien les patients sont signalés aux ophtalmologistes par les établissements charitables locaux.

PLAIDOYERS POUR LA COMPÉTENCE

Comme tous les ophtalmologistes de son temps, Carron du Villards dénonce les ravages de l’exercice illégal, et enjoint les patients de ne pas se laisser abuser. Il rappelle que «la plupart des oculistes qui sillonnent la France sont des valets d’anciens oculistes qui, à la faveur des brevets d’officiers de santé, promènent ça et là impunément leur ignorance et leur témérité».

Si tous les charlatans n’opèrent pas, beaucoup se contentent de berner les malades avec de fausses promesses et de faux remèdes. Carron du Villards appelle donc le public à ne pas croire tout ce qu’on lui dit, et explique par exemple que les traitements purement médicaux de la cataracte sont parfaitement inutiles.

Ses publications médicales comprennent un «Guide pratique pour l’étude et le trai- tement des maladies des yeux», en deux volumes, paru à Paris en 1838, mais aussi des «Recherches pratiques sur les causes qui font échouer l’opération de la cataracte» (Paris 1834), et de nombreux comptes rendus opératoires et chirurgicaux.
En outre, il a beaucoup écrit sur l’opération du strabisme, et sur l’intérêt de cette dernière, alors très en vogue. À ses ouvrages s’ajoutent une importante collaboration aux revues mé- dicales de l’époque, en premier lieu les Annales d’Oculistique, d’autant plus qu’il était très lié à son directeur, Florent Cunier.

DES GUERRES DU MEXIQUE AUX FORÊTS DE GUYANE

Après 1848, Carron du Villards s’embarque pour l’Amérique centrale et va y mener une vie aventureuse. Il devient même médecin général de l’armée mexicaine, et survit à plusieurs naufrages, puis pratique l’ophtalmologie à Cuba pendant deux ans. Il va y soigner «2000 personnes affectées de maladies des yeux, mais aussi 500 autres atteintes de différentes maladies chirurgicales».

Il dénonce, en 1854, la dureté de l’armée coloniale espagnole, tant vis-à-vis des autochtones que de ses propres soldats, dont certains tentent d’ailleurs de se faire réformer en se mutilant l’œil droit. De plus, l’ophtalmie militaire, «importée» depuis la métropole et aggravée par les conditions locales, fait des ravages, et se répand dans les familles des soldats. Il relève l’organisation déplorable des hôpitaux, «dirigés par un homme dont la profonde ignorance en la matière n’était dépassée que par l’orgueil »…

Mais il est surtout horrifié par les conditions de vie abominables des esclaves, dont beaucoup deviennent aveugles à la suite d’épidémies et de manque de soins, souvent dès leur transport depuis l’Afrique : « achetés ou volés, ces malheureux Africains sont cubés comme des madriers de bois auxquels ont les assimile, entassés à 300 sur des clippers qui ne pouvaient pas raisonnablement en recevoir 120…». Ces aveugles étaient «vendus dans les sucreries pour faire mouvoir les machines auxquelles on les attelait». L’esclavage perdurera à Cuba jusqu’en 1898, date du départ des Espagnols. Sillonnant ensuite les Antilles puis la Guyane, il enverra encore aux «Annales» quelques articles sur les maladies qu’il y rencontre, avant de se retirer à Rio, où il meurt en 1860, largement oublié de son pays.

Denis Durand de Bousigen