Les femmes ophtalmologistes : une histoire encore mal connue – 1ère partie. Le temps des pionnières

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Arrivées beaucoup plus tardivement que les hommes dans le monde de l’ophtalmologie, les femmes restent souvent oubliées de l’histoire de la spécialité, alors que leur contribution médicale et scientifique n’a cessé d’augmenter au fil des décennies. Mais il aura fallu, pour cela, que des « pionnières » ouvrent la voie pour s’imposer dans un domaine alors exclusivement masculin.

Ce n’est qu’en 1868 que la Faculté de Médecine de Paris s’ouvre aux femmes, suivant la Suisse et la Russie, laquelle autorisa les femmes à étudier la médecine dès 1861, mais revint peu après sur sa décision. Les femmes devront toutefois attendre 1885 pour se présenter à l’internat de Paris, et encore plusieurs années avant d’accéder à l’agrégation et à l’enseignement. La première femme médecin reçue à Paris était une Anglaise, Mlle Garrett, et la quatrième thèse rédigée par une femme concernait l’ophtalmologie.

Elle fut présentée en 1876 par Franceline Ribard, née Poupon, et portait sur le drainage de l’œil dans le décollement de la rétine. La thèse, dirigée par le Pr de Wecker, est dédiée par l’auteure « à mon bon Stéphane, mon époux chéri » et à leurs enfants… Stéphane et Stéphanie. Dans sa préface, Mme Ribard explique qu’elle ne souhaitait pas se consacrer à l’ophtalmologie mais uniquement aux « maladies des femmes et des enfants ». Toutefois, elle constate, à l’hôpital, que les affections de la vue sont si nombreuses chez les enfants qu’il est indispensable de se former à l’ophtalmologie. Pour cette raison, explique-t-elle, « j’ai suivi avec assiduité les cliniques ophtalmologiques de nos plus grands maîtres » où elle découvre de nouveaux traitements qui justifient le choix de son sujet. Le Dr Ribard exerça la médecine à Nantes de 1877 à 1880, avant de quitter la France pour la Turquie, puis le Caire. Elle meurt de dysenterie en 1886 lors d’une mission menée au Tonkin, le nord du Vietnam actuel, avec le scientifique Paul Bert.

MADEMOISELLE BONSIGNORIO, LA PREMIÈRE OPHTALMOLOGISTE FRANÇAISE

Toutefois, la première femme à se réclamer officiellement du titre d’ophtalmologiste n’obtiendra son doctorat qu’en 1897. Rose Andrea Camille Bonsignorio, qui comme la plupart des femmes de son temps n’utilisera jamais son prénom, y compris dans ses publications, naquit en 1866 en Cochinchine, le sud du Vietnam actuel, où son père, officier de marine, était en garnison. Elle rentre avec lui en métropole lorsqu’il prend sa retraite, en 1890, et s’inscrit en médecine l’année suivante.

En février 1897, elle présente sa thèse sur « les traitements conservateurs des blessures graves de l’œil » sous la direction de Photinos Panas, le premier titulaire de la chaire d’ophtalmologie de Paris. Elle est nommée ensuite ophtalmologiste auprès de l’Ecole Normale Supérieure, puis ouvre un cabinet boulevard Saint Germain.

Peu de temps après avoir soutenu sa thèse, le Dr Bonsignorio sollicita l’autorisation de mettre en place un cours libre d’ophtalmologie, destiné aux médecins désireux de se former à cette discipline. Cette autorisation lui fut refusée au motif qu’en tant que femme, elle n’avait pas encore donné assez de preuves suffisantes de son savoir- faire. Elle fit appel de ce refus devant le Conseil d’Etat, qui confirma cette décision, lui reprochant de surcroît son insistance dans cette affaire. Cela conforte le Dr Bonsignorio dans l’idée que les femmes restent largement défavorisées, voire brimées, dans le monde encore très masculin de la médecine.

Lors d’un congrès tenu dans le cadre de l’exposition universelle de 1900, elle présente un rapport sévère sur « la situation actuelle de la femme docteur en médecine ». Elle dénonce l’interdiction faite aux femmes de se présenter à l’agrégation et au clinicat, et affirme que les hommes, tacitement ou ouvertement, s’opposent à l’avancement des femmes médecins par crainte de la concurrence. Elle rappelle qu’étudiante, elle dut subir, notamment en anatomie, « des réflexions si grossières que plusieurs de ses consoeurs furent obligées de fuir le pavillon des dissections » et souligne que certains de ses professeurs lui conseillèrent de ne pas se présenter à l’externat, jugeant que « ce qui est bon pour un homme ne l’est pas pour une femme ». Un de ses maîtres la dissuada même d’apprendre l’ophtalmologie, « spécialité peu propre aux femmes et dans laquelle un homme est bien plus adroit ». Citant plusieurs autres exemples de ce genre, elle conclut, sous les applaudissements, en réclamant les mêmes droits pour les femmes, d’embrasser la totalité des carrières et des cursus universitaires, en médecine comme dans les autres disciplines académiques.
Le Dr Bonsignorio passa la Grande Guerre en tant qu’assistante à l’Hôtel-Dieu, puis exerça dans une clinique, rue du Cardinal Lemoine, de 1919 à 1927, avant de s’installer à Digne, en Provence, jusqu’en 1936. Elle était membre du SNOF, et a publié plusieurs articles dans différentes revues, notamment les Archives d’Ophtalmologie. Elle fit paraître en 1914 un « Manuel de clinique et de thérapeutique » destiné à aider les médecins dans leur pratique.

DES FEMMES OPHTALMOLOGISTES ENCORE TRÈS PEU NOMBREUSES

Autour de 1900, on compte 88 femmes médecins en France, soit près de dix fois plus que lors de la décennie précédente. Elles exercent principalement à Paris, et la plupart occupent des fonctions dans des administrations ou travaillent auprès des mères et des enfants. Mais le nombre de femmes ophtalmologistes reste très faible avant 1939, selon les statistiques publiées par le SNOF pour l’ensemble de la spécialité : outre le Dr Bonsignorio, on trouve une « Mlle Bourg » à Paris de 1919 à 1929, et, à la même période, une « Doctoresse Le Goff » à Rennes, une « Doctorelle (sic) Antoine » à Alger et « Mme Schiff-Wertheimer », ophtalmologiste parisienne de renom sur laquelle nous reviendrons dans la suite de cette étude.

Denis Durand de Bousingen