Les femmes ophtalmologistes : une histoire encore mal connue – 2ème partie. De l’après guerre à nos jours

suzanne schiff-wertheimer

Encore très peu nombreuses avant les années 1950, les femmes ophtalmologistes représentaient en France, en 2016, 44% des effectifs de la spécialité, soit 2615 sur 5927. Parmi elles, de nombreuses grandes figures ont marqué l’histoire de la discipline, dans l’Hexagone comme dans le reste du monde.

Née à Lyon en 1895, Suzanne Schiff- Wertheimer effectua ses études à Paris, où elle se fit d’emblée remarquer par la qualité de sa thèse. Elle mena ensuite des recherches en neurologie et en ophtalmologie, choisissant finalement de se consacrer uniquement à cette dernière. Elle fut nommée dès 1934 chef de service aux Quinze-Vingt, mais fut démise de ses fonctions sous l’Occupation, au motif qu’elle était juive. Elle continua néanmoins à y exercer clandestinement, tout en faisant partie d’un réseau de résistance. Un jour, elle manqua de peu d’être arrêtée dans son service, mais fut alertée in extrémis de l’arrivée de la police par le personnel de l’hôpital. Ses collègues s’empressèrent de la coucher dans un lit et de lui faire un énorme pansement sur les yeux, avec des bandages sur le visage, avant de dire aux inspecteurs de la Gestapo venus fouiller les chambres qu’il s’agissait d’une patiente qui venait de subir une lourde opération. Ils le crurent, et repartirent…
Réintégrée dans son poste dès la Libération, elle ne quittera plus les Quinze-Vingt jusqu’ à sa mort survenue en 1958. Outre ses travaux en neuro- ophtalmologie et en ophtalmologie vasculaire, Mme Schiff-Wertheimer a développé de nouvelles méthodes de traitement chirurgical du décollement de rétine qui ont fait grandement progresser cette intervention.

MICROCHIRURGIE, CHIRURGIE AU LASER : DES FEMMES PRÉCURSEURS

Disparue en 2012, Mireille Bonnet, fut très longtemps professeur à Lyon, et s’illustra notamment, dès les années 1960-70, dans le domaine des affections vitro rétiniennes, puis de la micro chirurgie du décollement de la rétine. Elle partageait sa vie entre ses deux passions, l’ophtalmologie et la mer, et décrocha même le titre de championne du monde de pêche à l’espadon.
Mireille bonnet

Plusieurs femmes ont joué un rôle de pionnier en matière de chirurgie réfractive au laser : le Pr Danièle Aron-Rosa, qui fit toute sa carrière à Paris, est à l’origine du laser YAG en 1979, tandis que la New-Yorkaise Marguerite Mc Donald fut, en 1987, la première à réaliser une opération au laser Excimer, puis à s’en servir pour les opérations de la presbytie, avant de participer au développement du LASIK.

DES FEMMES À L’ORIGINE DE L’OPHTALMOLOGIE HUMANITAIRE

Les femmes ont aussi contribué à orienter l’ophtalmologie vers de nouveaux champs d’activité, en particulier l’ophtalmologie « internationale » ou humanitaire : Ida Mann (1893-1983), née et formée à Londres, en dirigea la principale clinique ophtalmologique puis fut nommée professeur à Oxford en 1940. Elle était aussi l’ophtalmologiste attitrée du Zoo de Londres… et assista même un jour à un congrès médical avec un python lové autour de son cou. Après la guerre, elle émigra en Australie avec son mari, et se consacra au traitement et à la prévention du trachome chez les Aborigènes, puis en Nouvelle- Guinée et sur d’autres îles du Pacifique. Autre exemple d’engagement humanitaire, l’ophtalmologiste et missionnaire suisse Erika Sutter organisa, dès les années 1960, des dispensaires ophtalmologiques pour les populations rurales d’Afrique du Sud, tout en formant du personnel pour leur dispenser les soins nécessaires sur place.

Longtemps minoritaires, et autrefois souvent confinées au second plan dans les équipes de recherche, les femmes sont, pour toutes ces raisons, rares à avoir laissé leur nom à une maladie de la vue qu’elles ont identifié. Selon l’ophtalmologiste américaine Robin D. Ross, seules deux femmes, non pas ophtalmologistes mais neurologues, ont laissé leur patronyme à des affections touchant entre autres la vue : le syndrome de Louis-Bar, et la paralysie de Klumpke.

Denis Durand de Bousingen